Lorrez face au choléra de 1830 à 1854 : A - le contexte à l'arrivée du choléra


Lorrez face au choléra de 1830 à 1854  - par I. Michaut-Pascual (2020)

A Le contexte à l’arrivée du choléra
B La haute et belle mission des Comités d’hygiène publique
C L’épidémie de choléra à Lorrez en 1854

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A Le contexte à l’arrivée du choléra

En 1830, la dernière pandémie connue sur l’Hexagone était la peste arrivée par Marseille en 1720. Mais de 1720 à 1830, cette pandémie a disparu des esprits, trop d’évènements ont secoué la France : la Révolution, Napoléon et ses guerres, la Restauration sous Charles X...


Après la situation insurrectionnelle de la mi-février 1831, Louis-Philippe remplace Jacques Laffitte. Le 13 mars 1831, un nouveau président du Conseil est nommé : Casimir Périer. C'est l'équivalent de notre 1er ministre actuel. Il forme le 3e ministère de la Monarchie de Juillet - sous Louis-Philippe. 
 

Le Choléra-morbus ou "la peur bleue"

Depuis 1817, une maladie inconnue appelée choléra-morbus, née en Inde, envahit la planète en tache d’huile. En 1829, elle arrive en Russie et crée des émeutes retentissantes en 1830.

En 1832, c’est au tour de la France : venue par les Iles Britanniques, elle est là au printemps.

Jeune femme de 23 ans atteinte du choléra-morbus, à une heure d’écart et 3/4 d'heure avant son décès

Incubation et symptômes
Courte durée d’incubation du choléra : quelques heures à 5 jours.
Un individu malade sur 5 développe des symptomes sévères (diarrhées et déshydratation intense). La mort intervient en quelques heures en général, voire au bout de 3 jours. Une cyanose (couleur bleue de la peau par manque d’oxygénation) se répand juste avant le décès. De là viendrait l’expression avoir une peur bleue. Ceux qui résistent guérissent en une semaine.

 


1 La pandémie de 1832


Cette 1e pandémie va toucher surtout les villes. Ainsi autour de Lorrez, ce sont surtout Fontainebleau, Montereau et Nemours qui recensent des décès : 150, 127 et 48 morts. Cependant, on relève 14 décès à Chevry-en-Sereine, 8 à Flagy, 24 à Thoury-Ferrottes et 23 à Voulx : la contagion dépend des trajets et des contacts. A Lorrez, aucun cas.

Une autre grosse ville des environs, Montargis au sud, est durement touchée par le choléra en 1832. Plusieurs rapports sont rendus concernant l’état de cette ville. Un premier fait état de "rivières encombrées d’herbes et de détritus qui retiennent les cadavres d’animaux" . Il souligne la présence de fumier et d’ordures dans les cours et sur la voie publique et l’omniprésence des animaux : "La dame Rouard a des poules et des oies en quantité et même un cochon dans sa chambre qui est pleine de fumier."

Un autre rapport daté du 9 avril 1832 insiste sur l’écoulement des eaux : eaux venant des latrines, mares d’eau puantes et stagnantes, puits contaminés par les eaux usées, égouts de diamètre insuffisant et régulièrement bouchés, multitudes de flaques d’eau dégageant des émanations délétères . Ces émanations, remugles et exhalaisons sont responsables : c’est la théorie des miasmes, il n’y a pas de contagion, il y a des miasmes !

Aujourd’hui, on sait que c’est en buvant de l’eau ou des aliments contaminés, ou en touchant des vêtements souillés et en portant les mains à la bouche, qu’on attrape la maladie. Le vibrion cholérique sera découvert par Filippo Pacini en 1854 mais personne n’en tiendra compte, la théorie des miasmes reste la principale cause du choléra jusqu’en 1883. Date où ce vibrion sera re-découvert par Robert Koch. Le choléra disparaît de nos régions quand la distribution d’eau potable se généralise (au début du XXe siècle).

Donc à l’époque, on disait que le choléra était dû à des miasmes dans l’air ou dans l’eau, sans qu’il n’y ait de contagion : c’était la conclusion du dernier débat en 1832 entre les médecins de l’époque. Cependant, une rumeur s’ancrait accusant des empoisonneurs... Lesquels ? Pourquoi ? On ne savait pas, sinon qu’ils étaient riches et empoisonnaient les pauvres gens qui en mouraient. 
 

A Paris, la maladie prend son vrai départ lors de la promiscuité du Carnaval, à la mi-Carême. Les classes miséreuses payent un lourd tribut dès le 20 mars 1832. Cependant Casimir Périer, à la fois chef du ministère et ministre de l’Intérieur, meurt lui aussi du choléra le 16 mai 1832, après une visite la veille des malades à l'Hôtel-Dieu. Il ne verra pas le résultat des mesures de prévention qu’il avait proposé dès 1830. D’autres figures meurent, comme Sadi Carnot, etc. On parle de 100.000 victimes sur toute la France.  
 
Photos d'archives de Bernard de la Rochefoucauld, actuel résident du château de la Motte

 
 

2 Les pandémies de 1849 et 1854 
 


Sur un plan politique, 
La Révolution de février 1848 fait tomber Louis-Philippe et la Seconde République naît. Elle court du 24 février 1848 au 2 décembre 1852. Un an avant, Louis Napoléon alors président de la République depuis 3 ans, refusant l’interdiction de se représenter, est passé en force. Ce coup d’état est vite absorbé puisque le Second empire sera proclamé ce 2 décembre 1852.


Une nouvelle pandémie de choléra touche la France dès 1849. 
Sa 1e vague de 1849 fait 100.661 victimes. L’épidémie passe d’un pays à l’autre et revient. La 2e vague atteint la France fin 1853 et reprend de plus belle au printemps 1854 : elle sera plus meurtrière encore faisant 143.648 victimes en France. Mais cette fois une structure, déjà mise en place en 1832, est reprise, pour permettre de lutter contre l’épidémie : les comités d’hygiène.


Côté santé dès 1848
Le Conseil supérieur de Santé né en 1832 est remplacé par un Comité national consultatif d’hygiène public, auprès du ministre de l’agriculture et du commerce (décret du 10 août 1848 - modifié en 1851). Ce comité est chargé de l’étude des questions de santé, quarantaines, mesures à prendre pour combattre, prévenir les épidémies et améliorer les conditions sanitaires manufacturières et agricoles, etc. En 1849, dans chaque département, arrondissement et canton, des comités d’hygiène publique sont créés dans ce but.

Dans chaque canton, les membres du conseil d'hygiène seront nommés pour 4 ans et renouvelés par moitié tous les 2 ans - ce qui permet un état des lieux en pleine épidémie.  
 
Statistiques du choléra état par arrondissements et par communes de nov 1853 à juillet 1854


Détails sur Lorrez : aucun décès en 1832 ou 1849
En 1854, sur une population de 905 individus, 35 décès en 2 mois.
 arrivée du choléra : 23 juillet 1854 - dernier décès dû au choléra : 1er octobre 1854 
Décès de sexe masculin:: 17
Jusque 2 ans : 2 - De 5 à 15 ans : 1 - De 20 à 40 ans : 3 - De 40 à 60 ans : 5 - Après 60 ans : 6
Décès de sexe féminin : 18
Jusque 2 ans : 1 - De 2 à  5 ans : 2 - De 15 à 20 ans : 1 - De 20 à 40 ans : 2 - De 40 à 60 ans : 5 - Après 60 ans : 7
 
 

3 Recommandations face au choléra


Dès le 1er mars 1830, le nouveau préfet Boby de la Chapelle envoie des recommandations aux maires de Seine et Marne intitulées "Précautions contre l’invasion du choléra".

D’abord, les causes y sont rappelées : la grande influence de l’air sur la santé qu’un excès de précautions peut rendre insalubre, même si les causes plus ordinaires sont les amas de matières corrompues, eaux stagnantes des ruisseaux, cadavres de bêtes, et fumiers trop proches des habitations. Les maires sont les garants de la salubrité (loi du 24 aout 1790)...


D’où ces recommandations sur les mesures de police à appliquer d’après l’Extrait de l’Instruction populaire par les autorités de la capitale. Quoique que le chloléra ne soit pas contagieux (on en est persuadé à l'époque), par prudence, création d’une Commission sanitaire cantonale en relation avec le médecin des épidémies
et avec les maires des communes du canton (17 communes). Pour l'arrondissement de Fontainebleau et donc le canton de Lorrez : il s’agit en avril 1832 du Dr Devilliers à Nemours.


En 1830, que conseille-t-on aux maires en cas de choléra :
Avertir l’officier de santé le plus proche immédiatement et la Commission sanitaire ; recommander des lotions chlorurées pour les habitations et faciliter cette utilisation, aidé des mêmes, tout en dissipant la crainte de contagion ; et prévenir le sous-préfet (ou préfet)...



Le 1er Avril 1832 un nouvel Extrait est envoyé par la préfecture :
Dans cet Extrait d’une instruction populaire sur le choléra-morbus, on retrouve des conseils de bon sens comme la propreté du logement et sur soi, se vêtir chaudement.

a) Stop à la fatigue et à l’humidité : éviter tout refroidissement surtout au ventre et aux pieds (pas de pieds nus sur carrelage, et si milieu humide, porter sabots ou galoches) et rentrer tôt pour éviter l’humidité de la nuit.

b) Sobriété tant nourriture que boissons : les ivrognes et les gens livrés à la débauche étoient très-exposés à être exposés du choléra. Se nourrir de viandes, soupes grasses, le moins possible de charcuterie et de viandes salées et renoncer aux pâtisseries lourdes. S’abstenir de crudités de toute espèce.

c) Toute boisson froide quand on a chaud est dangereuse et en aucun cas, ne boire d’eau pure issue d’un puit ou d’une fontaine. L’eau à boire doit être claire et filtrée, et, au lieu de la boire pure, ajouter 2 cuillerées par pinte* d’eau-de-vie ordinaire, sinon d’absynthe, avec du vinaigre en quantité suffisante pour aciduler agréablement. L’eau rougie (coupée de vin) convient également.

*pinte = à Paris 0,9305 l ' - https://www.arcoma.fr/fr/instrument-de-mesure/181-instruments-de-mesure/mesure-des-volumes



Puis le 23 août 1832, des affiches sont placardées. Le meilleur conseil en attendant le médecin semble être de ne pas manger et de prendre une infusion de tilleul ou de mélisse.



Vingt-deux ans plus tard, le 30 juillet 1854
 Le sous-préfet P. Guibourg envoie une Instruction spéciale à Lorrez (et dans toutes les communes) : 
« M. le Préfet a, en execution des dispositions prescrites par M. le Ministre de l’agriculture, du commerce & des travaux publics, redigé une instruction spéciale à l’usage de MM. les Maires des Communes dans lesquelles se sont manisfestées des symptômes épidemiques de nature à exciter toute la sollicitude de l’administration» : l’épidémie sévit alors fortement à Lorrez...





Si ces conseils ne sont pas très différents des précédents, il est demandé en plus aux maires de s’appuyer sur la Commission et sur des bénévoles pour visiter les malades, avec le garde-champêtre au besoin, de s’assurer de mettre à disposition le plus tôt possible aux malades du laudanum et de l’amidon.

Le laudanum est une teinture alcoolique d’opium issue du pavot. Ce produit a deux fonctions, somnifère et anti douleur, et il est utilisé pour les diarrhées aigües depuis le 17e siècle (laudanum de Sydenham).

L’amidon quant à lui est issu principalement du riz, mais aussi du maïs ou encore de la banane : on l’utilise encore de nos jours dans les maladies diarrhéiques. Le riz a été introduit par les Maures au Moyen-âge, mais c’est Henri IV qui favorise sa culture en Camargue à la fin du 16e siècle. En 1840, si les rizières assèchent les grandes crues du Rhône, le riz est utilisé avant tout comme nourriture pour les cochons. Jusqu’au début du XXe siècle, les rizières françaises n’occupent pas plus de 300 hectares (cf. Wikipédia).
 
 
 
 
 
 
 
 

 



 


 


 

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